Le Figaro 27 avril 2001
Roger Bissière, les lumières du temps
L'abstraction américaine des années 50 a fait l'effet d'un cyclone dans le marché de l'art international. Peu lui ont résisté, la création française des années d'après-guerre a été en partie balayée. Peut-être parce que Paris était devenu une machine à se contempler elle même. L'idée de modernité s'était déplacée à New York, là où on avait proclamé «le monde de demain, aujourd'hui ! ». Le slogan de l'Exposition universelle de New York en 1939 allait devenir aussi celui de l'industrie naissante de la culture nouvelle américaine. Pourtant, l'abstraction française des années 40-60, si riche, si diverse et si complexe n'a pas manqué de grands artistes. Roger Bissière (1886-1964) est de ceux-là. Une exposition à la galerie Jeanne-Bucher et la parution du catalogue raisonné de son uvre nous remettent en mémoire un peintre singulier, un instigateur de rêve, qui exerça une immense influence sur des artistes comme Manessier, Le Moal ou Vieira da Silva. Il a donné à l'art une lumière de jour de fête.
C'est un miracle. Une heure pile de bonheur. Pas un de ces plaisirs minuscules venant d'une première gorgée de bière éventée pour spectateur anorexique. La peinture de Roger Bissière se regarde, se déguste lentement. Ceux qui pensent que tous les grands artistes français de l'après-guerre furent prisonniers de leur histoire devraient venir voir, et se repentir. Bissière n'a jamais été un peintre insignifiant, et, parfois, son uvre atteint à une véritable grandeur. Mais pour cela, il faut prendre le temps. Le temps du plaisir de regarder.
Son art nous rappelle opportunément combien les stéréotypes sur l'art français des années 50 ont perdu leurs fondements. Ce n'est ni anecdotique ni spirituel, léger ou badin. Ça serait plutôt le contraire. on y trouve une inflexible grandeur d'intention, alliée à un sens très vif de la tradition.
Après des études
aux beaux-arts de Bordeaux, Bissière arrive à Paris en 1910,
où, pour gagner sa vie, il devient journaliste tout en continuant de
peindre. Très attaché à la tradition française,
il publie dans L'Esprit Nouveau, la revue d'Ozenfant et de Jeanneret, des
étude sur Seurat, Ingres, Corot et Braque. Devenu professeur à
l'académie Ranson, de 1925 à 1938, cet ami de Braque et de Lhote
exerce une très forte influence, sur un grand nombre de jeunes artistes,
comme Manessier, Le Moal, Bertholle et Vieira da Silva. Sa réputation
est désormais établie. Quant à son travail, il est imprégné
de l'art roman, du cubisme et des tapas océaniens. En peinture, c'est
comme ailleurs, on commence souvent avec ce que les autres laissent sur le
trottoir.
Mais en 1938, il décide de retourner dans on pays natal et s'installe
avec sa femme et son fils, le futur peintre Louttre, dans la maison de famille
de Boissierete, dans le Lot, qu'il ne quittera plus jusqu'à a mort,
sinon pour de courts séjours à Paris. Pendant la guerre, presque
aveugle, il est contraint de s'arrêter de peindre. Guéri, il
va réaliser avec sa femme une uvre vraiment singulière,
malheureusement absente de l'exposition de la galerie Jeanne-Bucher : des
tentures murales faites avec des fragments cousus de vieux chiffons multicolores.
Bissière reprend ses brosses. Après quelques compositions structurées
comme des vitraux romans, il exécute à la peinture à
l'uf, sur des supports divers, parfois recouverts d'un papier encollé,
des petits panneaux animés par de simples taches de couleurs et ponctués
de petits signes emblématiques. Dans ses tableaux jaillissent des bulles
de lumières souterraines et des petits secrets de sérénité.
Car Bissière est un peintre avant tout obsédé de lumière.
Sa matière est subtile sans être ampoulée. La surface
du tableau se développe par additions successives, parfois étalées
sur plusieurs jours. Elle s'enrichit alors d'une gamme extraordinaire de nuances,
tant dans la couleur que dans la texture : profondeur grésillante des
rouge-oranger, des bleus, des jaunes et des verts. Des écheveaux de
pigments forment une sorte de contre-dessin, tirant les épaisses surfaces
de l'inertie. C'est tantôt craquant comme une croûte, tantôt
délicat comme une gelée qui tremble de minuscules ondulations
et renforce la pression de lumière. Sur les tableaux de Bissière
rigoureusement construits, rayonne la joie palpable d'une clarté devenue
matière. Avec Bissière, la lumière n'est pas un adjectif
mais un nom. Et l'intimisme se détourne du grandiose.
L'exposition Bissière à la galerie Jeanne-Bucher est intensément
émouvante. Elle suggérera à beaucoup, sauf aux plus doctrinaires,
qu'il reste à revisiter bien des points dans l'histoire de l'art français.
Jean-Marie Tasset